Le Micro Baladeur – Les Voix des communautés roumaines de la diaspora

COSTINA MACARIE –
QUAND LE PAYS VIENT À NOUS, CELA NOUS FAIT CHAUD AU CŒUR

Sur l’art, les fils tissés, les souvenirs de Roumanie et une rencontre dans le sud de la France.

Alla Stâncaru-Luncă

Costina Macarie est une artiste pluridisciplinaire : elle dessine, peint, tisse des tableaux, écrit des poèmes, compose de la musique et chante dans un groupe de jazz.

Le titre de l’article provient d’un message que Costina Macarie m’a écrit quelques jours après notre rencontre.

J’essayais, au fil des jours, de mettre de l’ordre dans les fragments de l’interview enregistrés dès les premiers instants de notre rencontre : dans la voiture, sur le chemin de sa maison, dans la maison, dans l’atelier, à côté du métier à tisser, puis à nouveau dans la voiture, au moment de nous séparer, et même au bord de la route, où j’attendais le bus en l’écoutant chanter des chansons de son enfance, de Roumanie.

Costina m’avait offert un bouquet de plantes aromatiques aux formes et aux couleurs inhabituelles. Je l’ai emporté avec moi jusqu’à la maison et je les ai plantées. Voyons si elles prennent, pour que cette rencontre me reste à jamais en mémoire.

Il m’a été difficile de choisir les moments à supprimer de la version audio et ceux à garder par écrit. Je lui ai donc envoyé l’enregistrement pour qu’elle l’écoute et que nous décidions ensemble.

Je n’avais cependant pas imaginé à quel point l’écoute de sa propre histoire l’émouvrait. Elle m’a écrit :

« Ma chère Alla, je trouve que c’est bien. Cela dépend du temps que tu mets à composer une interview. Si c’est trop long en version audio, tu peux en mettre une partie par écrit.

Tu es l’artiste des interviews !!!!! (J’ai beaucoup réfléchi pour savoir s’il était modeste de ma part de laisser cette partie du message… mais si c’est ce qu’elle a pensé… et moi aussi, je me fais une opinion sur les gens et je la dis dans le texte ou l’audio….)

J’ai tellement hâte de toutes les découvrir !!!!

Je suis très honorée que tu sois venue chez moi !

Merci de tout cœur !

Quand on vit loin de chez soi, c’est loin de chez soi. Et quand la maison vient à nous, cela nous fait chaud au cœur.

Chaque fois que je me reconnecte avec la Roumanie, je suis terriblement émue.

Mon père avait fait un an de journalisme à Bucarest, mais il a été renvoyé 😦

C’était tout de même un régime bizarre.

Personnellement, cela m’a laissé quelques traces.

Mais l’ADN des Roumains, c’est la bonne humeur, la chaleur humaine et la générosité.

🙂 »

Peut-être que cette émotion puise également ses racines dans l’enfance, dans la maison de sa grand-mère où, au-dessus du lit, se trouvait une broderie avec ces vers : « Où que le destin me mène, je pense toujours à mon village natal. »

COMMENT JE SUIS ARRIVÉE CHEZ COSTINA

Madame Aurelia Grosu, Consul général de Roumanie à Marseille, m’avait recommandé quelques Roumains du sud de la France qui font de belles choses, qui se sont intégrés et qui font honneur à la Roumanie. Elle m’a dit que, si cela m’intéressait, je pourrais aller à leur rencontre.

Sur cette courte liste figurait également Costina Macarie, une artiste qui avait exposé à Montpellier au cours de l’été.

J’ai cherché quelques articles sur elle pendant mes trajets en train. Je passais d’un train à un autre, d’une ville à une autre. Je lui ai écrit pour lui expliquer que je me trouvais dans le sud de la France dans le cadre d’un projet journalistique, Le Micro Baladeur – Les Voix des communautés roumaines de la diaspora, et lui demander si elle accepterait de me rencontrer pour raconter son histoire.

Elle m’a répondu immédiatement et m’a dit que je pouvais venir quand je voulais.

Entre-temps, j’étais arrivée à Montpellier. Mais devinez quoi ? Costina n’habitait pas en ville, mais à quelque distance de là, à Octon, non loin du lac du Salagou.

L’AVENTURE DU VOYAGE

Les indications que Costina m’avait données me semblaient claires. J’ai pris le tramway 1 depuis la place de la Comédie, à Montpellier, jusqu’au terminus. De là, je devais prendre un bus. Et c’est là que l’aventure a commencé.

L’affichage du bus portant le numéro indiqué par Costina mentionnait une autre destination. J’ai demandé à un chauffeur, puis à un voyageur, puis à quelqu’un d’autre. Il s’en est fallu de peu pour qu’on m’envoie complètement ailleurs. J’ai appelé Costina pour lui dire que j’étais complètement perdue. Finalement, j’ai demandé une cinquième fois à un chauffeur. Je lui ai expliqué que je devais descendre à un arrêt qui n’apparaissait pas sur l’affichage. Il m’a dit de monter et nous sommes partis.

Nous étions à la fin du mois de septembre et il faisait très chaud. Nous sommes tout de même dans le sud de la France ! Je n’avais plus d’eau, j’avais l’impression de manquer d’air et j’avais commencé à marmonner toute seule : qu’est-ce qui me prend de partir ainsi à l’aventure, comme si j’avais encore 30 ans ?

Au bout d’environ une heure, le chauffeur m’a annoncé qu’il était temps de descendre.

À l’arrêt, un grand sourire m’a accueillie. Costina semblait aussi légère qu’une feuille au gré du soleil, tant elle était diaphane. Si elle n’avait pas porté une petite blouse à bretelles d’un bleu intense tirant sur le bleu marine, elle aurait presque été transparente.

Tout autour, des cactus de toutes tailles et une terre aride. J’avais l’impression d’être arrivée dans le Far West. Une métaphore, bien sûr, mais le paysage me donnait vraiment cette sensation… celle d’un décor de cinéma, évidemment !

À côté de Costina, en contraste saisissant avec son apparence délicate, m’attendait une voiture qui ressemblait à un petit tracteur, manifestement sorti d’un autre siècle. J’allais découvrir que, derrière cette apparence fragile, se cachait une personne forte. Mais, d’abord, le toit de la voiture a attiré mon attention.

— Décapotable ? ai-je demandé.—

Oui, m’a-t-elle répondu. Tu veux que je l’enlève ?

Bien sûr que je le voulais !

Et nous voilà parties, bercées par une légère brise qui soufflait à peine tandis que nous roulions. J’avais commencé l’interview dès les premiers instants, comme ça, pour saisir l’atmosphère.

Costina m’a dit que nous allions d’abord nous arrêter pour voir le lac, où viennent non seulement des Français, mais aussi des touristes de nombreux autres pays.

LE LAC DU SALAGOU ET LE FAR WEST

Le lac du Salagou, situé dans le département de l’Hérault, à environ une demi-heure de Montpellier, est un lac artificiel créé à la fin des années 1960 pour l’irrigation. Ce qui le rend tout à fait singulier, c’est le paysage environnant : des collines rousses, dont le sol est riche en oxydes de fer, qui contrastent fortement avec le bleu et le vert de l’eau. Aujourd’hui, le site attire les visiteurs pour le bronzage, la baignade, la pêche et les activités nautiques, mais aussi pour sa beauté inhabituelle.

Quand nous sommes arrivées sur la rive, ma première pensée a été de me jeter à l’eau pour me rafraîchir. Sauf que j’avais oublié un détail essentiel : mon maillot de bain était resté dans mes bagages, à l’hôtel. Voilà une chose à retenir quand il fait chaud ! Le soleil brûlait, et les gens bronzaient et se baignaient dans le lac.

Nous nous sommes contentées de nous rafraîchir en buvant une bière, à la terrasse d’un établissement au bord de l’eau. Costina Ansemblait être chez elle. Elle m’a présentée à un serveur qui nous a raconté que, la semaine suivante, un pêcheur venu de chez nous, de Roumanie, devait venir spécialement pour pêcher la carpe dans le lac du Salagou.

Nous sommes ensuite allées dans le village d’Octon, où nous avons découvert une cour remplie de cactus et d’autres plantes.

— Le Far West, ici aussi ! ai-je dit.

Nous avons ri ensemble.

Ma grand-mère habitait à environ trois kilomètres de notre commune, dans un village aux ruelles étroites et poussiéreuses…

Costina riait. Mais, lorsque la porte de l’atelier s’est ouverte et que j’ai fait un pas à l’intérieur, j’ai eu une surprise : je me trouvais dans un véritable temple de l’art.

DANS L’ATELIER DE COSTINA

Cet espace ne lui appartient pas : elle en est locataire. Dès la première pièce de son atelier, on entre dans un autre monde. Partout, des œuvres de différentes dimensions, réalisées selon des techniques diverses : des aquarelles, des peintures acryliques, des œuvres textiles, des abat-jour qu’elle a créés elle-même.

Et Brâncuși. Sur les murs, dans les livres près de la cheminée. Sa présence se fait sentir dans cet univers où l’art semble ne plus avoir de frontières.

Je me trouvais dans un espace sans géographie ni dimensions. Partout, parmi les œuvres, il y avait des pelotes de fils de toutes les couleurs et des outils de travail dont je ne connaissais pas encore tous les noms.

Après m’avoir raconté deux ou trois choses sur ses œuvres, Costina s’est assise devant son métier à tisser. Et voilà, elle était entrée dans son monde. Mais elle ne m’oubliait pas pour autant. Tout en travaillant, elle m’expliquait sa technique, me parlait des fils et de ce qu’elle réalisait.

Elle m’a également parlé d’anciens registres comptables d’un moulin, dont elle utilise les pages comme support pour ses œuvres textiles. Après avoir retiré le tissage du métier, elle le fixe sur le papier, en laissant l’ancienne écriture apparente. Ainsi, l’œuvre peut être regardée des deux côtés et, à travers les fils, on aperçoit encore les traces écrites d’une autre époque.

Pour Costina, le tissage n’est pas seulement une technique. C’est une sorte de dessin au fil, une activité qui demande de la patience et de l’attention, mais aussi une forme de méditation où se rencontrent le passé et le présent.

Ses œuvres font revivre les souvenirs de son enfance en Roumanie, les broderies de sa grand-mère, mais aussi le lieu où elle vit aujourd’hui. En plus des fils et du vieux papier, elle utilise de la peinture acrylique et de la terre rouge provenant de la région du lac du Salagou. Ces matériaux, en apparence si différents, finissent par composer ensemble un univers personnel.

Brâncuși est lui aussi présent dans cet univers. Les œuvres de la série Le Baiser tissé s’inspirent de la rencontre avec l’œuvre du sculpteur roumain et de la manière dont ses formes peuvent être réinterprétées à travers les fils et le tissu.

Écoutez le reportage réalisé par Oana Popescu, qui a monté avec passion et talent les enregistrements en y intégrant la musique composée et interprétée par Costina, qu’elle m’a généreusement offerte.

COSTINA MACARIE – QUELQUES REPÈRES

Costina Macarie est née en 1981 à Toplița, en Roumanie. Elle a étudié les arts plastiques et le graphisme. En 2004, elle s’est installée en Bretagne. C’est là qu’elle a commencé à se rapprocher du monde du tissage et du travail de la laine locale. En 2011, elle a appris la technique du tissage auprès de l’artiste Cécile Dein, qui lui a également transmis le métier à tisser.

Depuis 2012, elle vit et travaille dans le sud de la France, où elle a aménagé son atelier à Octon, dans le département de l’Hérault. Sa pratique artistique associe l’art textile, les techniques mixtes, la peinture et des matériaux porteurs d’histoires différentes.

Au cours de l’été 2026, ses œuvres ont été présentées dans le cadre d’une exposition personnelle à la Upside Town Gallery de Montpellier, du 11 juin au 31 juillet. Elle a également participé à des événements et à des expositions en France et aux États-Unis, notamment au ROCO Romanian Community Center de Chicago, au Vieux Moulin de Millau et aux manifestations organisées à la Manufacture nationale de la Savonnerie, à Lodève.

Les œuvres inspirées du Baiser de Brâncuși ont porté son univers artistique bien au-delà de la France. En décembre 2026, Costina doit participer à l’exposition « Spontanée » et à un hommage dédié à Brâncuși, à l’occasion du 150e anniversaire de la naissance du sculpteur, dans le cadre de la Semaine de la Roumanie en Occitanie, à Montpellier.

LA MUSIQUE, UNE AUTRE PASSION

À propos des deux morceaux qu’elle m’a envoyés pour le montage audio, Costina m’a expliqué :

« Ce sont des compositions réalisées avec un groupe de musiciens de jazz.

Je les ai appelées URMA ROMANA [L’empreinte romaine].

J’ai écrit les deux textes 🙂

Dans le premier, je parle de l’inspiration des artistes.

Le deuxième, je l’avais écrit pour mes petites-filles, quand elles étaient plus petites. Et la musique de celui-ci est de moi 🙂 »

Costina Macarie ajoute :

« J’avais enregistré dix compositions en studio. Elles ont été utilisées pour le documentaire La ferme qui soigne, auquel a participé le grand philosophe français Edgar Morin (décédé récemment), ainsi que d’autres personnes très intéressantes. »

AU MOMENT DE SE SÉPARER

Au moment de partir, Costina m’a raccompagnée jusqu’à l’arrêt de bus. Elle avait avec elle tout un bouquet de plantes aromatiques. Pendant que nous attendions, je l’ai écoutée chanter une petite chanson de son enfance, en Roumanie.

Je me suis séparée de Costina avec l’impression de la connaître depuis très longtemps. C’est peut-être ce qui arrive parfois lorsqu’on rencontre une personne avec laquelle on a plus de choses en commun qu’on ne l’aurait imaginé avant de franchir le seuil de sa maison.

Et son message, reçu quelques jours plus tard, m’a rappelé que, quelle que soit la distance qui nous sépare de la Roumanie, il suffit parfois de se rencontrer, de raconter notre histoire et de s’écouter pour avoir le sentiment d’être un peu revenus à la maison.

Costina Macarie – Entretien dans son atelier

Alla Stâncaru-Luncă : À côté du métier à tisser de l’artiste Costina Macarie, elle veut en fait me convaincre que ce que je vois ici sur les murs n’est pas une blague, qu’elle n’a pas emprunté ces œuvres, qu’elle ne les a pas achetées, mais que c’est bien elle qui les fabrique. (Rires) Bon, elle a aussi fait beaucoup d’expositions, mais même dans les expositions, on peut venir avec des œuvres venues d’ailleurs… Je plaisante. Le mieux, c’est d’être venue ici, dans l’atelier. Ce voyage depuis Montpellier en valait probablement la peine : une heure et demie avec des changements de moyens de transport pour venir, et je ferai de même pour le retour. Mais cela en valait la peine car, voilà, je me trouve dans l’atelier de création. Quelle œuvre avez-vous commencée maintenant et en combien de temps la finirez-vous ? Moi, je me demanderai quand vous la finirez.

Costina Macarie : Oui… Ici, chez moi, le soir, en regardant la nature, je contemple un ciel très expressif, avec des nuages aux couleurs orangées extraordinaires. Je reste assise à table et je reste là à regarder le ciel. (Rires) Ce tableau sera le ciel avec les nuages orangés, le soir, dans mon village.

Alla Stâncaru-Luncă : Orangés par la lune ou…

Costina Macarie : Par le coucher du soleil. C’est à la fin de la journée, quand le soleil se couche, qu’apparaissent des nuages qui ne sont pas toujours là. Du coup, j’ai aussi pris des photos. C’est très, très expressif, et je me suis dit que je voulais les tisser.

Alla Stâncaru-Luncă : Pour les avoir toujours. Si ce n’est pas toi, que quelqu’un d’autre les ait chez soi.

Costina Macarie : Oui.

Alla Stâncaru-Luncă : Et en toute saison.

Costina Macarie : Oui.

Alla Stâncaru-Luncă : Tu as capturé l’instant. Combien de temps dure le travail sur une œuvre de ce type ?

Costina Macarie : Au total, je dirais une semaine ou deux, cela dépend de la taille que je ferai. Là, c’est le début. Si je fais un tableau de 1,50 m sur 2 m, ce sera une semaine ou deux. Le tissage n’est pas la seule étape : il y en a plusieurs ensuite, notamment le collage, parce que je fais le dessin avec des fils sur le métier à tisser et, quand je le retire du métier, il faut fixer le dessin. J’ai une technique que j’ai inventée, avec de la colle, comme de l’amidon, mais j’utilise une très bonne colle, achetée dans un magasin de beaux-arts. Elle fait que, lorsque l’œuvre sèche, elle est rigide, comme une toile de tableau.

J’ajoute également des pages de livres comptables d’un moulin. Je les ai récupérées parce qu’elles me plaisent énormément… Cette écriture des années 1930-1940, pendant la guerre. Ce moulin, près de la ville de Millau, à environ une heure d’ici, vendait de la farine en France, en Italie et en Iran. Ce sont des copies des factures adressées aux boulangers auxquels ils vendaient de la farine.

Alla Stâncaru-Luncă : Comme c’est intéressant !

Costina Macarie : C’est un papier très fin, presque comme du papier Bible, très fin et un peu transparent. Certaines pages sont écrites à la main, d’autres à la machine à écrire.

Alla Stâncaru-Luncă : Mais ils ne les conservent pas dans des archives, dans une bibliothèque ?

Costina Macarie : Ils ont accepté de me les transmettre pour que je les utilise dans mon art.

Alla Stâncaru-Luncă : Et tu conserves aussi cette écriture ?

Costina Macarie : Oui. Quand je colle le tableau, je le colle sur ces papiers-là. Du coup, il y a le dessin réalisé sur le métier à tisser et, en plus, ces mots écrits sur le papier. J’aime énormément la relation entre l’idée du livre et l’art, parce que ces factures ont servi à vendre de la farine pendant la guerre, ici en France, pour faire le pain qui a nourri… Regarde, j’en ai des frissons, ça me donne la chair de poule ! (Rires)

Alla Stâncaru-Luncă : Ça donne la chair de poule.

Costina Macarie : Oui, exactement. J’ai la chair de poule quand je le dis, parce que c’est très émouvant. Pendant la guerre, ce moulin faisait de la farine pour le pain que les gens mangeaient dans toute cette région : Montpellier, Nîmes, Marseillan, Millau… Oui, le moulin envoyait de la farine.

Alla Stâncaru-Luncă : Il nourrissait beaucoup d’âmes.

Costina Macarie : Et il nourrissait… Exactement ! Il nourrissait le corps. La farine, le pain, nourrit le corps — notre pain quotidien — et l’art nourrit l’esprit, l’âme. Alors, les deux ensemble, il me semble que cela donne une œuvre émouvante et esthétique. Les retours des spectateurs qui regardent les tableaux dans les expositions me parlent de poésie, de finesse, d’originalité, de mouvement…

Alla Stâncaru-Luncă : Et on voit aussi l’écriture à travers certains tableaux, non ?

Costina Macarie : Oui, l’écriture se voit dans les tableaux, ainsi que de chaque côté du tableau, par transparence. Le tissage du tableau est un dessin avec des espaces vides. Ce n’est pas comme un tissu où le peigne du métier à tisser tasse chaque rang du tissage. Les espaces vides dans le dessin tissé et le papier fin et transparent que j’utilise permettent une double lecture du travail. On peut circuler autour et découvrir les traits des fils et les écrits.

Alla Stâncaru-Luncă : Et les gens demandent ce que signifie cette écriture ?

Costina Macarie : Oui, les gens sont très surpris quand ils regardent pour la première fois. Ils s’interrogent sur la technique, les matières, la naissance des effets obtenus.

Alla Stâncaru-Luncă : Et l’écriture ?

Costina Macarie : …et l’écriture qui apparaît à travers le tissage invite à la contemplation.

Alla Stâncaru-Luncă : On dirait du papier à cigarette tellement c’est fin, et c’est écrit à la plume ici, non ? Là où ce n’est pas à la machine, c’est écrit à la plume.

Costina Macarie : Oui. 1938, ça, c’est une facture…

Alla Stâncaru-Luncă : Et un morceau d’enveloppe.

Costina Macarie : Oui, il y a aussi des timbres… comme si on y était. Quand je travaille avec ces papiers, c’est très émouvant, parce que j’ai entre les mains cette histoire du pain. J’ai vu le moulin, le tumulte de la rivière qui entraîne le mécanisme. J’imagine le grain arrivé, déchargé, monté au troisième étage, puis redescendant sous forme de farine à travers des systèmes incroyables de rouages et de conduits métalliques et textiles. J’imagine tous ces sacs chargés et transportés, le boulanger pétrissant la pâte, sûrement au levain, puis le pain cuisant dans les fours. Le boulanger règle les factures au moulin et le pain accompagne les repas de tous.

Alla Stâncaru-Luncă : Mais avant d’en arriver là, tu as un croquis d’après lequel tu travailles, un dessin ?

Costina Macarie : Parfois oui, parfois non.

Alla Stâncaru-Luncă : Tu le fais comme ça.

Costina Macarie : Oui, parfois je le fais spontanément, en laissant venir les mouvements, comme dans la danse. Par exemple, regarde ces œuvres-là : j’ai en mémoire les montagnes d’ici, d’où j’habite, mais aussi celles de chez moi, à Toplița. Des collines, des montagnes. Cet autre tableau s’appelle « L’Automne ». Il est réalisé dans des tons de couleurs automnales : orangé, marron… Je l’ai fait aussi très spontanément.

Dans ma façon de travailler sur le métier à tisser, j’ai une technique où je fais ces courbes, qui deviennent des collines, comme si je dessinais à la plume. En fait, j’ai toujours ressenti ce travail comme un dessin de fils déposés sur le métier à tisser. Ce sont des traits qui se croisent et que je m’amuse à faire parler, à faire bouger, à faire danser.

Alla Stâncaru-Luncă : Et si je comprends bien, tu utilises aussi le peigne du métier à tisser ou pas ?

Costina Macarie : Je l’utilise très peu, parce que si j’utilise le peigne, alors cela devient du tissu.

Alla Stâncaru-Luncă : Mais tu as besoin du métier. Quand utilises-tu ces peignes-là ?

Costina Macarie : Je peux utiliser le peigne au début ou à la fin d’un tableau, quand je fais une base. Oui, ici, ce point-là, la bordure.

Alla Stâncaru-Luncă : D’où vient ce métier à tisser ?

Costina Macarie : Je l’ai eu en Bretagne, en 2011.

Alla Stâncaru-Luncă : Chez nous, en Roumanie, on appelle ça des stative — des métiers horizontaux — à la campagne, parce qu’on y faisait des tapis pour le sol. Mais les grands tapis, comme ceux que fait cette dame, les tapisseries, chez nous, on les réalise sur un război de țesut, un métier à tisser.

Costina Macarie : Ce sont deux techniques différentes et deux machines très différentes. La technique et la machine sont différentes.

Alla Stâncaru-Luncă : Et cela dépend aussi des régions. Chez nous, on appelle ceux-là des stative.

Costina Macarie : Ce modèle de machine est fait pour fabriquer des tapis en point lirette et de la toile, du tissu. Le métier à tisser vertical utilise la technique du point noué pour réaliser des tapis.

Alla Stâncaru-Luncă : Oui, c’est ça.

Costina Macarie : La technique est très différente, puisqu’on fait un certain nombre de nœuds par centimètre carré pour un tapis et, avec un peigne, on tasse ces nœuds.

Alla Stâncaru-Luncă : Du coup, qui te l’a offert en Bretagne ?

Costina Macarie : C’est une amie qui me l’a offert. Elle s’appelle Cécile Dain, c’est une artiste sculptrice. Quand elle était jeune, avant de quitter Paris pour la Bretagne, sa mère lui avait offert ce métier à tisser. Dans le sud de Paris, il y a un atelier où ils fabriquaient ces métiers à tisser. Quand elle a déménagé en Bretagne, elle a emporté le métier avec elle.

Elle faisait de la sculpture, mais son atelier de sculpture était en dehors de la maison. Quand ses enfants étaient petits, elle tissait sur le métier pour rester proche d’eux. Elle a tissé des rideaux et aussi des tableaux… Et, en Bretagne, ayant un hectare de terrain, j’y élevais des moutons.

Alla Stâncaru-Luncă : Avec tous les éleveurs ensemble ! (Rires) Ça me donne la chair de poule quand je vois…

Costina Macarie : J’avais aussi une chèvre. Les poules… non, le renard nous les mangeait. J’ai essayé d’avoir des poules et un coq, mais le renard nous les mangeait.

Alla Stâncaru-Luncă : Moi aussi.

Costina Macarie : Ah bon ? J’avais des pommes, je faisais du pain, je cultivais des légumes… enfin, comme à la campagne.

Alla Stâncaru-Luncă : Et tu avais des moutons et des chèvres en Bretagne.

Costina Macarie : Oui, j’avais vingt moutons. Dans l’association d’éleveurs de moutons, un groupe s’est créé pour valoriser la laine. Dans ce groupe, il y avait beaucoup de gens qui tissaient. Cela m’a donné envie d’apprendre le tissage. Mais je n’avais pas de métier à tisser… J’ai entendu dire que mon amie, l’artiste sculptrice Cécile Dain, avait tissé autrefois. Je lui ai demandé si elle voulait bien me montrer quelques points, peut-être sur une petite cagette en bois, en y mettant des clous et des fils.

Elle m’a alors offert son métier à tisser et m’a appris à tisser au cours de l’été 2011.

Alla Stâncaru-Luncă : Voilà. Mais tu n’en avais pas vu chez ta grand-mère ?

Costina Macarie : Chez ma grand-mère, j’en ai vu dans son village. Il y avait Minerva, la dame qui tissait, dans une grande pièce où se trouvaient plusieurs métiers à tisser. C’était la tisserande du village. Ma grand-mère tissait aussi. J’ai d’ailleurs le tapis qu’elle a tissé, mais je ne l’ai jamais vue tisser. Elle brodait sur de la toile, elle faisait du crochet, mais ce n’est pas d’elle que j’ai appris le tissage.

Alla Stâncaru-Luncă : Nous avons ici une autre technique… Donc, c’est du tricot et, au lieu d’utiliser les aiguilles, tu as placé les mailles sur le bras, comme si tu les mettais sur un crochet ou une aiguille…

Costina Macarie : Oui.

Alla Stâncaru-Luncă : Et après cela, tu laisses la pelote par terre et tu passes le fil d’un bras à l’autre, comme si tu le faisais avec des aiguilles à tricoter, mais tu tricotes avec les bras. C’est extraordinaire !

Costina Macarie : Ensuite, je rigidifie ce tricot avec de la colle et des couleurs, pour en faire une installation graphique.

Alla Stâncaru-Luncă : Je me trouve dans un endroit entouré de pelotes… Ici, on voit bien que c’est l’espace d’une artiste.

Costina Macarie : Oui, parce que j’ai besoin d’y piocher les couleurs dont j’ai besoin au moment où j’en ai besoin. C’est comme avec mon tiroir de tubes d’acrylique, les pastels : tout est à portée de main. Donc, effectivement, l’espace est habité par le matériel prêt à l’emploi, on s’y sent bien ainsi. (Rires) Et même les enfants peuvent s’installer pour créer quand ils le veulent. Parfois, les copines de mes filles viennent à la maison et elles se mettent à faire des tableaux.

Alla Stâncaru-Luncă : Inspirées par ta technique, non ?

Costina Macarie : Pas forcément. Elles ont leurs propres idées et leur propre style. Elles prennent une toile, des pastels, des acryliques et font vivre l’atelier. Tout est prêt et à portée de main. Tous les placards sont pleins d’ustensiles.

Alla Stâncaru-Luncă : Parlons maintenant de l’un des derniers événements, c’est-à-dire une exposition à Montpellier.

Costina Macarie : Oui.

Alla Stâncaru-Luncă : C’était quand ?

Costina Macarie : Du 11 juin au 31 juillet.

Alla Stâncaru-Luncă : Et qu’as-tu exposé ? Car tu utilises différentes techniques.

Costina Macarie : C’était effectivement comme une rétrospective sur plusieurs années, je dirais à partir de 2018, autour du thème textile du fil et de la ficelle. Tout part du dessin et des mélanges de matières.

J’aime le dessin à la plume, à l’encre, la calligraphie.

Quand j’ai appris à tisser en 2011, je voyais les fils que je mettais sur le métier à tisser comme des traits de plume. J’ai eu la vision de cette calligraphie à explorer avec les fils. J’avais cette image des courbes à transposer sur le métier à tisser, en transformant les lignes droites de cette machine en lignes courbes, comme si je les dessinais.

Le dessin des courbes sur papier ou avec les fils me vient des mouvements du corps, des mouvements de la danse. Dans toutes ces situations, je pratique l’idée du lâcher-prise : laisser venir ce que le corps et l’esprit ont à dire, à exprimer, à expérimenter.

Je n’oublierai jamais les premières courbes ainsi réalisées. C’était un fil bleu foncé sur une chaîne blanche. Cela a été la naissance, le point de départ d’un voyage, d’une danse qui peut ne jamais s’arrêter, tant que la vie est là.

Alla Stâncaru-Luncă : Mais est-ce que tu retravailles l’œuvre après l’avoir retirée du métier pour réarranger les fils ?

Costina Macarie : Oui, mais même si les fils bougent un peu, mes lignes restent là où je les ai décidées. Les fils restent là où j’ai placé mes courbes. Cela ne bouge pas énormément, mais, effectivement, on peut les déplacer un peu, les bouger si nécessaire.

Alla Stâncaru-Luncă : Mais tu n’as pas pensé à les attacher à différents endroits, directement sur le métier, pour ensuite retirer les fils ?

Costina Macarie : Non, l’idée, c’est de retirer l’œuvre telle qu’elle a été réalisée sur le métier à tisser.

Alla Stâncaru-Luncă : Et en dehors de ces tissages, tu utilises aussi d’autres techniques : je vois ce triptyque. De quelle technique s’agit-il ?

Costina Macarie : C’est une technique mixte, qui procure une sensation de création très différente. Celle du textile, avec le fil, est très subtile, fine, tout en détails, alors que l’autre technique mixte procure une sensation de libération, voire de libération émotionnelle. Cette émotion passe à la fois par les couleurs et par les matières.

En fait, sur toile ou sur papier, je superpose plusieurs matières. La première matière que j’aime poser, ce sont les lettres avec du texte, parce que j’aime que des mots ressortent. Je les laisse apparaître de temps en temps.

Ensuite, il y a une surface de peinture acrylique, et je mélange aussi de la terre d’ici, parce que là où j’habite, la terre est rougeâtre, elle a une couleur particulière. Je tamise cette terre pour qu’elle soit la plus fine possible et je la mélange avec de la colle. Je fais une sorte de pâte que je projette sur le tableau, après l’étape de l’acrylique. Cela crée des surprises, du volume.

Alla Stâncaru-Luncă : C’est peut-être une sorte d’argile rouge ou… quelque chose qui permet que cela colle ?

Costina Macarie : Oui, c’est comme une argile qui, mélangée à de la colle liquide transparente, reste figée sur la toile.

Et, à la fin, la dernière matière que je pose, ce sont les empreintes des toiles que je tisse. En fait, j’imbibe les courbes tissées de peinture acrylique, généralement blanche pour créer un contraste avec le reste, puis j’en dépose l’empreinte. Ainsi, l’œuvre s’achève avec ce rideau, ce voile de courbes à travers lequel apparaissent des mondes insoupçonnés.

Alla Stâncaru-Luncă : Dès qu’on entre chez Costina Macarie, dans la première pièce, qui sert aussi d’atelier de création, on découvre une grande œuvre, Le Baiser de Brâncuși. Ensuite, j’en ai vu d’autres, plus petites. Brâncuși te poursuit et, oui, j’ai vu aussi le livre sur Brâncuși, juste à côté de la cheminée, puis Van Gogh également. Mais Brâncuși te poursuit à travers tes œuvres.

Costina Macarie : Oui, il y a plusieurs années, un ami me présentait à son cercle d’amis artistes en disant : « Costina, la petite-fille de Brâncuși. » Non, je ne suis pas la petite-fille de Brâncuși, mais il insistait. Puis j’ai fini par me dire que oui, chaque Roumain peut être un enfant de Brâncuși. Nous grandissons avec la pureté de ses gestes sculptés. C’est notre artiste philosophe.

C’est à ce moment-là que je me suis reconnectée à son travail et à la Roumanie. Ses formes sculptées remplissaient mes cahiers de dessins, dans un travail presque hypnotique. Je les traduisais dans mon propre langage, je les imaginais transposées dans la matière toute légère du fil.

Je voyais des signes partout. Au téléphone, avec une amie roumaine de Saint-Brieuc, en Bretagne, je lui racontais mes dessins inspirés de Brâncuși. Elle m’a répondu en me donnant son adresse postale, située rue Auguste-Rodin, dont l’atelier avait accueilli Brâncuși pendant une courte période.

Puis il y a ma sœur Augusta, encore un écho à Auguste Rodin. Le nom de mon grand-père, Constantin Baboș, résonnait tout près de celui de Constantin Brâncuși. Ma mère avait inventé mon prénom en s’inspirant de celui de mon grand-père Constantin, qu’on appelait Costica. Alors, elle m’a appelée Costina.

En 2021, je préparais ma première œuvre tissée pour l’envoyer à Chicago, dans le cadre du « Mosnart Visiting Project », à Pullman, un lieu d’exposition et un projet porté par l’artiste JB Daniel. Rendre hommage à Brâncuși m’a paru une évidence. C’est grâce à son œuvre et au procès qu’il a gagné contre les États-Unis que l’art minimaliste a été reconnu, marquant ainsi l’histoire de l’art.

Le premier Baiser tissé est né. Sur l’emballage, nous avons écrit, mes deux filles et moi : « A Kiss for America ». L’œuvre a été exposée en double lecture, par transparence, sur la fenêtre supérieure de la porte d’entrée de ce lieu d’art contemporain. Mon message était le suivant : poser le regard, l’intention et l’attention sur un baiser au-dessus de la porte d’entrée invitera à entrer et à sortir de sa maison en paix et en amour.

Deux ans plus tard, un second Baiser tissé a traversé l’océan, toujours pour Chicago, cette fois pour le Centre de la communauté roumaine, le ROCO.

Depuis, à chaque exposition, je fais un clin d’œil, un hommage à l’inventeur de la sculpture moderne : Constantin Brâncuși. J’aime dessiner sur papier comme sur le métier à tisser, en explorant cette même idée défendue par notre sculpteur : la recherche de l’essentiel dans la vie.

Costina Macarie

Site internet : www.costinammacarie.com

Alla Stâncaru-Luncă – texte et audio

Oana Mihaela Popescu – édition et montage audio

Projet financé par le Département pour les Roumains de l’étranger (mai–octobre 2026).